dimanche, février 11, 2007

PÉTROLE : L’ÉMERGENCE D’UN CONFLIT.

Énergie dominante depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le pétrole est au cœur des relations internationales. Les conséquences de cette industrie vont bien au-delà des actions américaines au Moyen-Orient. À l’heure où la demande augmente et les réserves diminuent, le fragile équilibre de son partage est menacé par l’arrivée de nouveaux joueurs et une recrudescence des pouvoirs étatiques sur les ressources. Portrait de la situation.

Par Evelyne Asselin

(QC) — Alors que la demande pétrolière ne cesse de croître, particulièrement avec l’industrialisation rapide de l’Inde et de la Chine, l’accès à cette matière première non renouvelable s’amenuise. Les statistiques des réserves jusqu’ici annoncées par les pays producteurs sont revues à la baisse, les puits de pétrole se trouvent dans des territoires de plus en plus difficiles d’accès, souvent en haute mer, et les sources pétrolières alternatives comme les sables bitumineux entraînent des coûts de production élevés.

« Nous sommes entrés dans une logique de guerre des ressources partout à travers le monde. L’accès à l’énergie va conditionner de plus en plus les conflits, les guerres, les déstabilisations et les manœuvres géopolitiques », avance Éric Laurent, journaliste et auteur du livre La Face cachée du pétrole (2006).

La dépendance mondiale au pétrole joue déjà un rôle prédominant dans la politique étrangère de plusieurs pays. Au Venezuela par exemple, quatrième exportateur mondial, l’influence d’Hugo Chavez dans la région repose en grande partie sur ses ressources. Pour bâtir son projet d’une Amérique Latine unie sous le modèle bolivarien, indépendante des pressions états-uniennes, le président utilise son or noir comme monnaie d’échange.

Cette stratégie a toutefois connu ses limites au cours de la dernière année. Si la Bolivie et Cuba se sont alignés derrière Chavez, d’autres pays comme la Colombie refusent d’embarquer dans la danse. Dépendant des revenus pétroliers pour financer ses réformes nationales, le Venezuela continue de vendre ses hydrocarbures à des pays opposés à ses politiques populaires, même aux États-Unis.

Mais cette dépendance économique, présente dans l’ensemble des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), pourrait bien disparaître dans les années à venir. Dans un contexte où la demande excède l’offre, les pays producteurs sont en mesure de négocier des contrats à leur avantage non seulement financier, mais aussi politique.

L’OPEP fut créée en 1960 pour faire monter le prix du baril de pétrole qui oscillait à l’époque autour des cinq dollars américains. Composée du principal joueur de l’industrie, l’Arabie Saoudite, et de 13 autres pays dont le Venezuela, l’Irak, l’Iran, le Soudan et l’Indonésie, elle impose des quotas de production à ses membres qui représentent un peu plus du tiers de la production mondiale de brut. Sans la Russie, la Norvège et le Mexique dans ses rangs, son influence a toujours été limitée.

Contrairement à la croyance populaire, l’OPEP n’a jamais livré de combats contre l’Occident. Ses liens ont toujours été étroits avec l’Agence internationale de l’énergie, une organisation qui regroupe 26 pays consommateurs dont les États-Unis, le Canada, 14 membres de l’Union européenne et le Japon.

Selon Éric Laurent, « les principaux pays producteurs, au premier rang desquels, l’Arabie Saoudite, ont toujours été les plus fermes et fidèles au soutien des économies occidentales. L’Arabie Saoudite a empêché l’OPEP d’avoir une véritable stratégie de réduction des quotas de production pendant de nombreuses années. »

Aujourd’hui, le pouvoir de l’OPEP se renforce. « L’industrie pétrolière classique, les grandes compagnies sont maintenues hors jeu parce qu’elles n’ont plus accès aux gisements pétroliers. Les véritables maîtres du jeu ce sont les compagnies nationales des pays producteurs », explique l’auteur.

Propriétaires des gisements, ils peuvent donc imposer leur décision au marché, ce qui s’avérait plus difficile dans un contexte de propriété privée. Entre 1998 et 2006, le prix du baril de pétrole est passé de 12 dollars américains à 61 dollars américains sous l’influence de l’OPEP, mais aussi de certaines grandes crises qui ont touché la planète comme les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Irak.

Cette hausse prodigieuse coïncide aussi avec l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez au Venezuela, un ardent partisan de la nationalisation des hydrocarbures. En avril 2006, il a déposé une loi obligeant toutes les compagnies privées nationales et étrangères qui oeuvrent au pays de céder au minimum 60 % de leurs parts à la compagnie publique Petroleus de Venezuela S.A. (PDVSA)

« L’OPEP est en train aujourd’hui, pour la première fois de son existence, de prendre la main avec l’apparition de nouveaux membres comme l’Angola [NDLR : admise en décembre 2006] d’une part, mais aussi par une conscience claire et nette qu’ils détiennent les cartes maîtresses », précise le journaliste français.

Stimulés par des besoins financiers pour leurs politiques nationales, les pays influencent donc l’OPEP a imposé des quotas supplémentaires à la production pour faire grimper les coûts du brut. À titre d’exemple, l’Arabie Saoudite nécessite un baril à 20 dollars américains pour pallier ses dépenses, selon Jean-Pierre Favennec dans son article Géopolitique du pétrole au début du XXIe siècle (Commentaire, automne 2002). Depuis 1988, 95 % de l’industrie d’exploitation appartient au roi saoudien, à qui profite directement la hausse des prix du baril.

Nous assistons peu à peu à une « démondialisation » économique de l’industrie pétrolière, à un retour à la primauté des intérêts nationaux. L’État reprend un pouvoir qu’elle avait cédé au cours des années 80 aux grandes corporations. Cette tendance est non seulement présente au sein des pays membres de l’OPEP, mais aussi chez le deuxième producteur mondial, la Russie. Au cours des trois dernières années, le Kremlin a augmenté son contrôle sur la compagnie publique Gazprom de 12 % pour en détenir aujourd’hui un peu plus de la moitié des actions. Pour la Russie, le pétrole représente une carte diplomatique fondamentale et il lui a permis, après la chute radicale du rideau de fer, de reprendre une position influente sur l’échiquier mondial.

« Il suffit d’une grande crise pour que les réflexes nationalistes ou protectionnistes jouent et que le processus de mondialisation se grippe. Nous arriverons à un monde où coexisteront une démondialisation de certains secteurs [NDLR : par exemple le pétrole] et une remondialisation de d’autres. Ce qui évidemment sera tout à fait perturbant pour l’équilibre et le fonctionnement des institutions et pour les analyses géostratégiques et géopolitiques », conclut Éric Laurent.

Après le choc pétrolier de 1973, résultat d’un embargo de l’OPEP contre les pays soutenant Israël, les grands pays consommateurs se sont dotés de stocks de pétrole pour éviter des pénuries. Cette méthode de protection ne sera plus applicable bientôt puisque la demande internationale excède la production. Pour M. Laurent, « on ne risque plus dans les années à venir d’être soumis à des embargos pétroliers. Le problème, c’est surtout d’avoir accès à des sources suffisamment importantes de pétrole pour assurer la consommation de son pays. »

Plusieurs pays, les États-Unis en tête, se sont lancés dans une course frénétique pour assurer le support de sa consommation. Chacun cherche à tirer son épine du jeu à travers une multitude d’ententes bilatérales. Comme dans la plupart des combats économiques, c’est l’argent qui définit les règles et de l’argent, la Chine en possède ce qui vient brouiller les stratégies de plusieurs.

Un joueur de plus en plus dérangeant

Devenue le deuxième plus gros importateur mondial de pétrole en 10 ans, juste derrière les États-Unis, la Chine perturbe l’ordre classique des approvisionnements pétroliers. Pour subvenir à ses besoins énergétiques, dépassant les 100 millions de tonnes de pétrole par jour, elle s’est lancée dans une véritable campagne de séduction des pays exportateurs, même dans des régions traditionnellement réservées aux Occidentaux.

La visite en août 2006 du président Hu Jintao en Amérique latine, une chasse gardée américaine, a mené à plusieurs ententes dont la création d’une compagnie pétrolière conjointe entre la China National Petroleum Corporation (CNPC) et la PDVSA de Caracas. Hugo Chavez a déclaré à l’occasion qu’il souhaitait que le Venezuela devienne le premier exportateur en Chine, ce qui pourrait nuire à l’approvisionnement américain en cas de pénurie.

L’Europe et le Japon s’inquiètent aussi des liens tissés entre la Chine et la Russie. En plus de la création d’un oléoduc transsibérien pour approvisionner la Chine, Moscou a même donné son aval pour une copropriété sino-russe de la compagnie Oudmourtnef.

« Le choc des titans est à venir, mais pour l’instant il n’existe pas. Même si la Chine est une puissance émergente dont l’économie se développe très très rapidement, ça reste un pays encore en devenir par rapport aux États-Unis », précise le journaliste Éric Laurent.

Si les répercussions de la quête énergétique chinoise restent encore à se faire sentir en Occident, la situation est tout autre en Afrique où la Chine investit massivement depuis une décennie. Bien peu de gens se soucient de cette région « abandonnée par les puissances occidentales, notamment européennes », selon l’auteur.

Un point de vue que supporte Arvind Ganesan, directeur du programme Affaires et droits humains de l’ONG Human Right Watch. Dans ce contexte de « démondialisation » où la Chine traite de façon bilatérale avec les gouvernements des pays producteurs, le travail d’institutions internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque Mondiale (BM) est rendu caduc.

« Quand un pays comme l’Angola, réputée pour son gouvernement hautement corrompu, reçoit plus de six milliards de dollars de la Chine sans aucune restriction, pourquoi écouterait-elle les demandes de transparence des institutions internationales », s’interroge Arvind Ganesan.

Malgré une production pétrolière mineure, moins de cinq millions de barils par jour comparativement à plus de 15 millions pour le Moyen-Orient, le pétrole africain possède plusieurs avantages. Ses réserves sont presque intactes dues au sous-développement de l’industrie qui a été délaissée par les grandes compagnies occidentales, les revenues gouvernementales en dépendent largement et il existe un haut potentiel de troc du type aide contre pétrole, technique d’investissement privilégiée par les Chinois.

En échange des ressources africaines, Pékin construit des voies ferrées, fait immigrer des médecins, finance la recherche de nouveaux gisements et la construction d’infrastructure, mais fournit aussi des armes à des gouvernements et à des milices sans tenir compte des répercussions sur la politique nationale des pays avec lesquels elle traite.

Alors que l’Occident se bat depuis des décennies pour établir ses concepts de démocratie, de bonne gouvernance et de respect des droits humains, voilà qu’elle se fait court-circuiter par les investissements chinois et que son influence dans la région fond comme peau de chagrin. L’instabilité évoquée par Éric Laurent est déjà installée en Afrique.

« Dans un pays comme le Soudan [NDLR : au pris avec un important conflit au Darfour] non seulement le gouvernement chinois ne pose aucune exigence en matière de droits humains, mais il résiste aussi aux pressions de la communauté internationale pour des sanctions sur les importations de pétrole et l’imposition d’un embargo. Ce serait à l’encontre de ses intérêts économiques », indique M. Ganesan.

Cette réticence chinoise est à la source des difficultés du Conseil de sécurité de l’ONU à s’entendre sur les mesures à prendre pour stabiliser la situation au Darfour. En vertu de la structure de l’organisation, la Chine possède un droit de veto qu’elle utilise sans retenue pour protéger ses acquis économiques en Afrique.

Pour le responsable chez Human Right Watch, « la Chine doit prendre les responsabilités que lui impose sa position d’influence dans le monde. » Malheureusement, personne ne semble disposé à s’interposer entre le dragon et ses objectifs.

Territoire depuis toujours dépouillé de ses ressources, l’Afrique semble une fois de plus condamnée à n’être qu’un terrain de bataille. Lorsque les Occidentaux s’intéresseront vraiment à leur sort, c’est que le choc des titans pour l’approvisionnement pétrolier sera bel et bien enclenché.

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